La marche de l’hiver

On commence à marcher le dimanche 2 janvier, en se promettant de ne plus jamais commencer une année sans l’arpentage d’un long chemin. On sait qu’à la fin de cet ultime périple, on aura parcouru quelques 600 km. Accompagnées par des habitant·es, des élèves, par des voix plus ou moins humaines. On aura accompli le cycle des saisons. Le début et la fin de quelque chose. Même si on ne sait pas encore de quoi. Il fait étrangement bleu et doux. Le riant portail du midi se découvre jour après jours entre quelques flocons. L’année s’annonce comme elle peut dans le pays des mille pommes. On se sent privilégiées de marcher ainsi quand les rues sont désertes, privilégiées aussi de donner rendez-vous au théâtre un dimanche, au petit matin, pour partager sur le parvis un café et une viennoiserie, privilégiées de se retrouver à quelqu’un·e·s pour accomplir ensemble cette première étape. Mais dehors, dans les paysages, on ne perçoit rien des traces du passage d’une année à une autre ou de ces rituels bien humains : dehors, pour les arbres, les oiseaux et la rivière, il n’y a qu’une même et longue continuité au fil de cette dernière enquête qui plonge à deux pieds dans l’hiver.

Nous voilà réunies donc pour cette ultime marche-enquête guidée par les paysages nourriciers. Et chercher les paysages nourriciers, c’est très vite rencontrer la subsistance, l’histoire de ce qui nous nourrit, de ceux et surtout celles qui préparent, apprêtent, cuisinent, l’histoire intime ou collective de ce qui se dit dans et avec l’aliment, de l’amour aux souvenirs, en passant par l’urgence, l’exploitation ou la précarité, c’est très vite prendre à rebours l’amnésie de ces gestes : semer, planter, jardiner, cueillir, sécher, repiquer, greffer, tailler, tout autant que celle des saisons, c’est habiter le grand écart entre la mique et le tacos, entre le cèpe et le McDo, entre la cuisine et le glanage. C’est découvrir comment ces lignes nous traversent, c’est s’observer en les déplaçant. C’est apprendre à traverser autrement ces paysages, en les regardant avec celles et ceux qui en ont fait des lieux de subsistance, c’est remonter les traces de la destruction des cultures artisanes-paysannes, c’est lire en accéléré la vie des chasseurs-cueilleurs, en deviner les indices dans la vallée de Planchetorte comme dans les gorges de la Vézère, c’est remonter le fil de la sédentarisation et avec elle de l’agriculture, de l’élevage, puis de l’industrie agroalimentaire, des intrants, des rendements et de la chute des prix, c’est se mettre dans les pas de celles et ceux qui tentent d’habiter la terre avec tendresse et fragilité pour accompagner la vie cabossée des carottes de pleine terre ou les surprises que nous réservent les pommes trouées. C’est apprendre à voir ce qui apparaît et ce qui n’y est plus : les vignes, le tabac, les petits pois, l’osier, les cochons dans la cour et les oeufs qu’on allait y chercher. C’est regarder le quotidien sans nostalgie ou idéalisation mais sous l’angle du milieu de vie, c’est voir ce qui a creusé les inégalités en déconnectant l’alimentation du sol nourricier, ce qui a pris le chemin de la destruction des vivants au service de la vitesse, du profit et de la mise en calcul. C’est comprendre que si l’on est ce que l’on mange, c’est bien parce que l’aliment n’est pas détachable de son milieu de vie, fut-il hydroponique, et que c’est aussi en termes de justesse et de dignité qu’il faut le considérer, c’est comprendre que l’écologie sociale se connecte aux luttes pour la dignité et que pour relier le sol à l’assiette on doit aussi en passer par l’égalité, par la considération et par l’humilité. C’est appréhender que relocaliser ne suffit pas si on maltraite celles et ceux qui nourrissent, celles et ceux qui plantent, taillent, sèment, élèvent, cueillent… Car la question du travail est l’envers de toute chose. C’est chemin faisant passer entre les voiles des pommeraies et arriver de l’autre côté du miroir où certain·es tentent de prendre soin, d’un territoire, d’un milieu, de ce qui les nourrit et de ce qui nous nourrit.

🥾☀️ Étape 1 : Brive-la-Gaillarde à Lissac-sur-Couze ☀️🥾

Ce dimanche 2 janvier 2022, il est tôt quand un petit groupe de courageuses et courageux prend la route pour inaugurer cette première étape de la quatrième marche-enquête autour des paysages nourriciers. Cette fois, nous mettons cap direction Lissac-sur-Couze, l’Ouest de Brive, les rives de la Corrèze avant de suivre celles de la Vézère dans laquelle elle se jette. Nous inaugurons l’année par ces foulées dans le grand soleil après un rapide café partagé sur le parvis du théâtre.

Il est toujours difficile de savoir ce qui commence quand commence une marche, surtout quand elle s’inaugure avec un départ, avec un congé donné à la ville que l’on quitte peu à peu, qui – pas après pas – perd ses manteaux d’urbanité, le centre bourg laissant place aux peaux des anciennes industries, puis aux zones industrielles, aux lieux de l’entre-deux, où se mélangent les oublié·e·s et relégué·e·s de toutes les époques dans la découpe des hangars et de l’acier des entrepôts.

Au fil de la marche, les histoires et les mémoires se lèvent, racontant peu à peu les premières strates des paysages nourriciers, ce qui dans les paysages parlent de nos manières de nous nourrir et ce qui dans nos façons de manger dit déjà quelque chose de nos façons d’habiter, de nos pourtours et de nos lieux. Les aliments mondialisés côtoient en une journée les navets tout juste sortis de terre, les pratiques des chasseurs-cueilleurs celles des aliments lyophilisés. C’est d’abord la halle Georges Brassens, son célèbre marché, ses mégères gendarmicides (moins fréquentes désormais…) et ses non moins célèbres bottes d’oignons, le petit verger de quartier étoffé, année après année, au rythme des naissances, l’Île du Roi où l’on peut à loisir s’imaginer quelques bons festins en des temps moins modernes et surtout moins spongieux, l’usine Bledina au loin derrière les premiers dépôts, et puis au fur et à mesure que les voies vertes se transforment en chemin, et que le chemin se fait lui-même GR, ce sont les panneaux de propriétés interdisant formellement toute cueillette en ces lieux : champignons et châtaignes ne seront pas partagés. Quelques heures à peine après être parties, on en est déjà persuadées, « ce qui est bon à manger est bon à penser » comme l’écrivît déjà Claude Lévi-Strauss il y a quelques années, mais il est aussi bon à être raconté.

Étape 2 : de Lissac-Sur Couze à Le Sorpt en passant par les causses 🥾

« On se parle plus aujourd’hui, tout le monde est trop pressé, on prend plus le temps. Alors sortir dehors pour marcher et se rencontrer, surtout avec le Covid, c’est pas mal votre truc. Je sais pas ce que ça donne comme musique ou comme théâtre, mais la démarche j’aime bien ». C’est avec ces encouragements discrets glissés par notre hôte, Henri, que nous enfilons nos sacs et notre curiosité pour l’étape de la journée. Le ciel est encore blanc mais doux quand nous rencontrons Olivier qui a ouvert un food truck qu’il promène autour du lac et de ses environs. Derrière nous, le château et l’église de Lissac se dressent tranquillement au-dessus du plan d’eau, arrivé bien après eux et pourtant impassible dans son immensité. J’imagine les reliefs, les arbres et animaux, les vies arquées sur les faux, les brabants et la profondeurs des labours, les cultures qui se sont succédées dans ces paysages avant que n’apparaissent les bases de loisir et les pontons sur lesquels se dandinent quelques canards curieux. Ayant cuisiné dans des restaurants gastronomiques pendant de nombreuses années avant d’ouvrir son food-truck, Olivier nous offre, en plus d’un café, un regard sensible sur les paysages nourriciers, indissociables selon lui du temps que l’on consacre tant à cultiver ce que l’on mange, qu’à le cuisiner : « On n’a plus le temps aujourd’hui pour manger, encore moins pour cultiver, le midi par exemple les gens s’arrêtent plus. Avant les années 2000, ils prenaient le temps d’un plat du jour, on leur cuisinait des choses avec des légumes de saison, et pas mal de beurre c’est vrai. Aujourd’hui, ils veulent manger bien, bio, mais ils s’arrêtent 20 mn et ils mangent devant leur écran… Je me souviens, c’est dans les années 2000 qu’on a commencé à voir apparaître toutes les chaînes de sandwiches, les boulangeries industrielles. Et ça c’est pas des légumes du jardin hein. Alors, moi, ici, je prends mon temps, j’ai le temps pour discuter et il m’en faut parce qu’en plus, je sais pas si vous avez remarqué, mais je suis plutôt du genre bavard. »

Après avoir longé le lac, nous montons droit dans la pente. Le corps reprend le rythme de la marche, apprivoise pas après pas, kilomètre après kilomètre, le poids des sacs et l’intensité des dénivelés. Les rondeurs des collines, leur vert riant où se nichent quelques fermes, cèdent la place aux tranchants du Causse, à ses chênes pubéscents, ses ocres, ses jaunes et ses oranges brûlés à vif. Même l’hiver, on y sent encore l’aridité et la sécheresse, dans le combat obstiné qu’a mené chaque arbre pour venir à bout de cette terre implacable, dans les champs qui se referment peu à peu faute d’être pâturés, dans l’épaisseur des murs construits pierre après pierre par des mains calleuses. Pays tordu, têtu, comme ses arbres, ses mousses et ses lichens. Pays de cailloux et de paysan·nes oublié·es au bord des chemins, comme les cairns qui attestent, immobiles, de notre passage.

Nous sommes en route pour les cabanes, notre nid d’hospitalité du soir, et nous ne croisons personne ou presque. Une maison posée là, dans son costume de béton, deux trois promeneurs, un bûcheron préparant ses coupes pour l’hiver suivant, et une carrière de terre rouge qui irradie dans le soleil du soir. On m’avait parlé de montagne pelée. Ce sera pour plus tard du point de vue des panneaux et des géographies. Mais ici la montagne se dresse. Petite et pelée. On y passe. Ou l’on s’y enracine pour cent générations entre les cailloux.

À la nuit tombée, nous arrivons au village des cabanes, un monde de lutins caché dans le flanc d’une colline humide où la boue s’invite entre les rangs du potager. L’accueil est doux. Familier. Les habitudes se prennent vite dans cette tribu improvisée. On nous prêtera une cabane pour la nuit après avoir partagé un repas égayé par les mets du jardin. Toutes les maisonnettes ici renouent avec l’art de la cachette le plus fabuleux. Le plus enfantin aussi. Le plus instructif peut-être tant leur modestie, l’intelligence des savoir-faire dont elles témoignent et la délicatesse de leur inscription dans le paysage en disent long sur des manières de penser l’habiter dans un monde abimé : tout est construit avec un équilibre peu commun, un savant mélange de matériaux trouvés sur place ou récupérés, de transformation astucieuse et d’invocation d’autres usages.

Les éclaireurs et éclaireuses d’un monde à venir qui saurait tourner le dos au désastre, ils sont là. Dans leurs cabanes éclairées de Led et de bougies. Dans leur quête obstinée d’un monde qui saurait penser autrement que dans la binarité entre nomade et sédentaire. Entre solitude et solidarité. Ils inventent un peuple en quête des sortilèges permettant d’aggrader nos sols comme nos vies plutôt que de les dégrader. On s’y endort entourées de sculptures d’animaux réalisées à même l’enduit qui recouvre les murs faits de pailles et de fenêtres. La chouette veillera sur notre nuit tandis que le four-hiboux couvera les cendres du vieux monde qui s’éteint. Il suffit parfois d’un peu de terre pour faire ses adieux et semer d’autres graines.🌱

Étape 3 : Du Sorpt à la vallée de Planchetorte 🥾☀️

Le soleil se glisse entre les fenêtres quand nous commençons à arpenter le village des cabanes en présence de son lutin inspirateur : François qui a commencé à y construire ses premières maisons-oiseaux avant d’être rejoint par d’autres, venus y poser leurs ailes et leurs plumes, pour peupler le monde de nids de douceur et de résistance, de lieux d’hospitalité aussi. Au fil des bosquets, des rivières, des totems, des balançoires, des tyroliennes, des hamacs géants suspendus entre plusieurs arbres, au fil des huttes, des architectures de bambous et de vergers, nous découvrons les recoins et surprises de cette utopie de la cachette, un art appliqué de l’enchantement et de la modestie, de l’entrelacement aussi. On se sent presque timide de n’avoir pas eu la force jusque-là de rêver aussi grand et aussi franchement tant les fables de l’enfance y sont encore vives.

Du haut de leur trois pommes, les maisonnettes tiennent tête au saccage en règle de ce qui fait commun, avec la force des idées qui font monde, et qui, chemin faisant, font paysage et forme de vie. Dans chaque ruban noué, dans chaque brin de laine, dans chaque arche d’osier vivant, dans chaque bosquet, se lit quelque chose d’un amour ; un amour de la terre habitée et de celles et ceux qui y habitent, quelque chose comme une tendresse qui déborderait les seul.e.s concerné.e.s. Les maisonnettes s’enchevêtrent dans les sources, les arbres, le jardin potager, et chaque élément du paysage imprime sa marque dans l’habitat qui en constitue un pur et simple prolongement : le foin fauché pour le toit et les murs, la terre prélevée sur le terrain pour élaborer des enduits et construire des poêles, les bambous pour des nouages savants. Ici, on soigne l’habiter tout autant que la parole, et les manières de s’adresser. Et c’est par le chant des mésanges que François s’éveille avant de nous parler. Nous nous séparons avec la lecture d’un article qui met en perspective l’histoire de ces cabanes « de la discorde » fondées sur d’autres usages des lieux – quand tout ici raconte la tentative du contraire. On ne peut s’empêcher en quittant ce monde d’avoir envie d’y revenir, de se mettre plus longuement à l’écoute des secrets de cette école vivante, et de trouver comment protéger ces lieux qui subissent partout la violence et les attaques, qu’elles soient politiques ou policières. Sur le chemin du départ, me reviennent en mémoire les images de la destruction des cabanes sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes au printemps 2018 : ces trouvailles d’inventions qui témoignaient d’autres arts d’habiter, détruites par des bulldozers et des gendarmes en à peine quelques heures.

C’est tard dans la matinée que nous reprenons la route, pour prendre la direction de la vallée de Planchetorte. Accompagnées par Amandine, nous quittons les cabanes en direction de la résurgence qui nous met sur le chemin de la voie ferrée et derrière elle, de la montagne pelée et de la vallée sèche. En galopant à flanc de colline, on retrouve les maisons que les Sapiens ont coutume à notre époque d’habiter. Nous ne sommes restées que quelques heures au pays des cabanes. Il y a pourtant quelque chose d’étrange à les retrouver ainsi, les maisons, les unes à côté des autres, chacune repliée derrière sa clôture et derrière son muret. On nous y accueille pourtant chaleureusement pour partager un moment ou recharger une gourde.

Et voilà que nos pas nous conduisent au pied de l’autoroute qu’il va falloir, évidemment, traverser. Il y a toujours une certaine brutalité pour celui ou celle qui se déplace à pied d’être placé·e nez-à-nez avec l’expérience de la vitesse. Échangeur routier, nationale, autoroute, ou même simple départementale traversée à la mode sportive, peu importe. Cette vitesse qui va de soi à bord de son véhicule semble toujours obscène et outrancière pour qui navigue au rythme de ses pas.

Une fois passée l’autoroute, nous traversons Noailles. Un peu plus au Sud, du côté de Jugeals-Nazareth résonne encore l’expérience de Mahkar, tout premier kibboutz de France, qui accueillit des juifs qui fuyaient la montée du nazisme entre 1933 et 1935. De part et d’autre de l’A20, s’observent et se nourrissent les expériences d’autres vies possibles, des vies qui, comme l’écrivait déjà Pierre Bergounioux, « affirment en paroles et en actes, que l’égalité, le partage, nulle distinction d’aucune sorte, sont les seuls principes de toute société véritable, la règle et la fin à quoi doit tendre l’humanité ». Et le peu de cas fait pour ces démonstrations et ces expériences est un éloquent témoignage, s’il en fallait encore un, du mépris qu’a le centre pour la périphérie et les terres reculées des vallons mouillés et des taillis de châtaigniers. C’est habitées par ces souvenirs d’autres expériences nourricières que nous remontons la vallée de Planchetorte. Nous devions dormir chez Thomas et Hélène mais le covid en aura décidé autrement. Nous choisissons donc de mettre cap vers une grotte pour y passer la nuit. Après tout : quoi de mieux que d’y vivre un bivouac pour en faire l’expérience ?

J4 : De la vallée de Planchetorte à Ussac 🌿

Il faut imaginer le lieu où nous avons dormi, il y a quelques vingt ou trente mille ans, le relief de la vallée déjà creusé de vallons et de cavités, sans doute dégagé sur une dizaine de mètres que nous cachent aujourd’hui les alluvions qui s’y sont déposés. Cette grotte, il faut l’imaginer peuplée, un brin plus froide que le climat très doux que nous offre ce mois de janvier. L’imaginer avec sa végétation tondue, qui ressemblerait plus à nos steppes ou à nos toundras qu’à la luxuriance des lichens, des mousses, des fougères et des arbres qui en bordent l’entrée en cascade. Imaginer donc le pourtours de Brive comme autant d’échos aux paysages du Kazakhstan, de l’Asie centrale ou de la Mongolie. Imaginer le parcours des troupeaux : des rennes, des chevaux, des bouquetins, des antilopes saïga, des bisons des steppes, des mammouths, bien avant que ne soient domestiqués les bovins, les porcins et les ovins. Il faut imaginer que là où nous avons planté notre tente et mangé nos carreaux de chocolat, on y taillait des silex, on y tendait des peaux, on y bouillait la viande, on y peignait des fresques, et on y cherchait sans doute aussi déjà des signes. Quand nous arrivons la veille au soir, des empreintes sont encore lisibles dans le sol mou et humide qui tapisse la grotte : chevreuil, renard, blaireau ont laissé là quelques traces de leur passage. Il nous faut imaginer, il y a vingt mille ans, ces savoirs indiciaires et cynégétiques transmis de génération en génération, leur nécessité première dans la survie quotidienne, cet art de l’invisible et du détail, qui fait du/de la chasseur·se, selon Carlo Ginzburg, le premier sans doute à avoir « raconté une histoire parce qui lui seul était en mesure de lire une série d‘événements cohérente dans les traces muettes (sinon imperceptibles) laissées par les proie. »

Il faut les imaginer ces tous premiers sapiens, nichés dans cette vallée à quelques battements d’ailes de Brive, les imaginer dans ces cavités, et puis accélérer la grande horloge mondiale pour les voir s’arracher au nomadisme, s’arracher aux paysages, inventer l’écriture, l’État, la ville et la contraception, construire la Pyramide de Kheops, l’empire akkadien, Athènes, Rome, la grande Mosquée de Kairouan, la grande muraille de Chine, et des centaines de ronds-points, construire des royaumes, des empires, des religions, des capitaux, les étendre, les mener à leur apogée, les voir disparaître, construire tout et rien, le plus beau comme le plus laid, célébrer des dieux, inventer la monnaie, la crypto-monnaie, le bitcoint et la plus-value, inventer de nouvelles philosophies, les développer, les complexifier, les critiquer, les oublier, inventer, inventer les caravelles, les portulans, le commerce triangulaire, l’esclavage, l’intelligence artificielle, le patriarcat, la pénicilline, la jalousie, les grenades de désencerclement, s’orienter, s’égarer, changer de cap, changer de nom, de continent, d’époque, de siècle, creuser l’injustice, perfectionner l’inégalité, naturaliser les sexes les genres les désirs, galoper à travers les âges, inventer les passeports, les visas – faibles et les forts -, domestiquer, massacrer à tour de bras, génocider, exploiter et vendre, courir la surface du globe, faire tomber des villes, des règnes, des royaumes et la pluie, inventer l’accélération, inventer le TGV, inventer l’avion, les vaccins, la roue, la boussole, et les chemins de grande randonnée, raccourcir l’espace, remplir le temps, occuper le temps, pour nous retrouver là, quelques vingt mille ans plus tard, en ce 5 janvier 2022 au petit matin, retrouvant la classe d’étudiantes de la prépa Beaux Arts du lycée d’Arsonval, Denis leur enseignant, des membres de l’association naturaliste « Le Jardin Sauvage », parmi elleux Dominique : arpenteur infatigable des paysages alentours et naturaliste éclairé, guide hors des sentiers battus pour cette étape des grands écarts.

Après avoir rejoint la grotte, Dominique conduit notre petite troupe en direction du désert de Chèvrecujols, nous traversons le plateau, un bois abandonné, riche en essences variées avant de rejoindre la ville.On gagne progressivement Brive que nous allons traverser pour viser Ussac plus au Nord, passant en une heure de marche des traces de mammouths aux chouros aux Nutella, de l’alimentation à portée de main à l’alimentation mondialisée, industrialisée et standardisée. Les humains de l’époque se déplaçaient pour suivre les migrations des troupeaux, accompagner les mouvements des saisons, les vagues de froid et de chaleur, aujourd’hui, les fruits et légumes circulent avec l’évidence de ces ananas disposés sur les étals en plein mois de janvier tandis que les nomades de toute sortes sont relégués, méprisés et le plus souvent violentés. Je repense aussi à ce que me racontait Christian, arboriculteur rencontré autour de Voutezac qui s’inquiétait pour les générations à venir et la façon dont elles pourraient manger : « La sécurité alimentaire, elle se posera pas au niveau du consommateur, mais progressivement on va cultiver de moins en moins ici, le projet c’est d’éliminer les paysanne·s, regardez : on est même pas 3% du PIB, tout le monde s’en fou, alors on mourra pas de faim, mais par contre vous mangerez des pommes polonaises, de la viande du Brésil ou Irlandaise, une alimentation mondialisée parce qu’il y aura plus la production là,elle sera partie comme c’est déjà le cas pour l’industrie, l’agriculture ça partira pareil, d’ailleurs ils ont déjà commencé depuis un bail à nous liquider… ».

Après un bref saut au théâtre pour saluer l’équipe et recharger les sacs, nous faisons cap vers Ussac. Pour la seconde fois, nous quittons la ville, par le flanc nord cette fois. Les cercles de l’histoire de l’occupation humaine découpent les collines en époques, en mémoires, les traces d’habitat les plus anciens laissant place peu à peu aux quartiers résidentiels les plus récents. Au loin, on commence à apercevoir les vergers, les vignes et les pommeraies. Demain, on annonce du verglas.

J5 : d’Ussac à Donzenac en passant par Travassac

Le gel tant attendu nous trouve au petit matin avec le soleil rasant des belles journées d’hiver. Nous allons marcher en le suivant, nos pas se faufilant entre les creux et les pleins des collines, des échangeurs routiers et des maisons qui portent encore les traces des publicités peintes à une autre époque, quand des hommes et des femmes muni·es de pinceaux et de couleurs, traçaient les enseignes et les panneaux publicitaires qu’on trouve sur les façades. Aujourd’hui, ils sont à peine lisibles. Des tâches vaguement qui disent ici une couleur, ici un lettrage, ici un visage peut-être. Mais qui sont le signe de quoi ? Difficile à dire tant on peine à deviner l’histoire des boissons ou des produits miraculeux qu’elles tentent de nous raconter à travers le temps et ce qui en subsiste.

À plusieurs reprises ce jour-là, nous nous aventurons dans des chemins qui se révèlent bien vite avoir été dépossédés de leur droit de passage pour tomber dans l’escarcelle de la propriété privée verrouillée à double tour à grand renfort de clôture, de chien et de panneau. Interdictions de traverser et échanges peu courtois ponctuent ainsi toute la matinée nos tentatives de remonter la colline et d’atteindre l’autre versant. On réalise assez vite que ce n’est pas qu’il y en a plus qu’ailleurs. Le cancer des titres s’est suffisamment répandu partout pour qu’on ne puisse en douter. C’est surtout qu’ici, le territoire est plus peuplé qu’en Haute-Corrèze et que donc ledit propriétaire, qui ne se trouve ni à Paris, ni à une dizaine de kilomètres du bois que vous arpentez sagement, se manifeste en ces lieux pour vous rappeler son existence et surtout que « c’est à lui ».

Difficile alors, en faisant l’expérience de la marche, de ne pas nourrir une colère sourde contre ce régime de l’enclosure et de la parcelle bien ficelée, difficile de ne pas vouloir trouver comment détricoter l’usus, le fructus et l’abusus qui ont fait de la propriété ce qu’elle est aujourd’hui : le pouvoir absolu et total d’user, détruire et abuser du sol et de ses occupant·es, fussent-ils plus vieux que soi et lesdits titres. Je repense alors à ces quelques mots d’Ursula Le Guin où elle invite « l’utopiste […] à égarer sa carte, son besoin de planification, à jeter ses plans et ses atlas, à descendre de sa moto, à coiffer un chapeau bizarre, à pousser trois aboiements sonores et à s’éloigner en trottinant, maigre, jaune et miteux dans le désert, pour aller s’enfoncer à flanc de colline ». Son invitation à l’époque a pour terrain de jeu la Californie et recèle en creux l’hypothèse d’en faire une expérience plus sauvage et moins euclidienne, en bref : en excès, indomptable et imprévisible. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’aujourd’hui – et c’est sans doute aussi le cas, quarante ans après l’écriture de cet article, en Californie – marcher dans les collines, quitter les cartes et les atlas, ce n’est pas plonger tête la première dans l’égarement et les possibles, dans le débordement et l’inédit, c’est plutôt se prendre les pieds dans le tapi d’une autre règle, d’une autre discipline de l’aménagement, bien plus féroce encore que celle de la carte : celle de la propriété qui a fait corps avec ce que – faute de mieux – on nomme le Réel. Quitter la carte aujourd’hui, c’est trébucher à chaque coin de bois, de parcelle ou de jardin, sur celle-ci, bien campée sur ses deux jambes et son bon droit, c’est tenter de trouver les passages qui font du paysage des portions bien maigres de trouées libérées, c’est forer des sentes pour se faire taupe et chevreuil tout à la fois, et finir par se cogner le museau contre un forage ou une clôture. Bienvenue au pays des bosses, Ursula.

À force de rebonds, de trouées et de remontées un peu accidentelles à flanc de colline, on finit par voir poindre le nez de Travassac et de ce qu’on imagine être « ses pans ». Les « pans », on en a entendus parler. On a vu quelques images, des photographies : des corps humains pris en étau entre des blocs gigantesques et sombres, des petits bouts de viande rose éberlués de se retrouver si petits dans un trou si grand. Mais on ne sait pas vraiment à quoi s’attendre. Fatiguées par nos tentatives matinales pour trouver comment sortir du piège de la propriété, nous finissons par nous arrêter en bord de chemin pour un pique-nique improvisé sous le soleil qui ne nous lâche pas depuis ce matin. Nous sommes le 7 janvier et pourtant il fait chaud comme un beau jour d’avril. On parle sans y penser, l’une s’allonge dans l’herbe tandis que l’autre fait cuire dans la casserole le petit repas improvisé. Quand l’oeil brusquement remarque un tas, puis un autre, et encore un autre. Voilà qu’à quelques mètres de nous patiente tranquillement, et semble-t-il depuis des siècles, une montagne d’ardoises, des centaines de milliers de tonnes de pierre noire et bleue, cassante comme une arrête. Et nous voilà quelques minutes plus tard, arpentant cette masse énorme et glissante de bouts d’ardoises, qui s’empilent les uns sur les autres sur des dizaines de mètres, cherchant à comprendre ce sur quoi nous marchons. Sarah fait des enregistrements sonores de cette masse à la fois immobile et glissante tandis que je tente d’en gagner le sommet. On croit à un effondrement de plusieurs dizaines de murs en pierres sèches qui devaient organiser le flanc de la colline en terrasses bien disposées car les bords de ce tas gigantesque sont constitués d’immenses ardoises qui pour certaines doivent faire plusieurs dizaines de kilos.

C’est quelques heures plus tard, quand ayant décidé de poursuivre notre route, que nous apprenons le fin mot de l’histoire et découvrons que le géant de pierre que nous avons arpenté n’est autre que le tas de déchets d’ardoises non utilisées qui rejoignent ainsi le plus grand cimetière minéral de la région. Ce geste, obstiné et minuscule, que répètent toutes la journées les trois ouvriers que nous rencontrons en cet après-midi de janvier, il se rejoue ici depuis des siècles. Car depuis le seizième siècle, si l’on en croit la légende locale, des humains se courbent ici sur des pierres pour en trancher les écailles, pour en faire tomber les peaux, pour en percer l’échine. Depuis des siècles alors : ces petits corps d’humains assis dans la poussière, qui avec son marteau, qui avec son foret, s’agitent pour tenter de venir à bout de ces filons d’ardoises que la chaleur et la pression des forces géologiques de plusieurs milliards d’années ont aligné de la sorte dans une étrange géométrie. Et dans ce débarras qui semble inchangé depuis des millénaires où des humains reprennent jour après jour les mêmes mouvements que ceux de leur parents et de leur grand-parents et des parents de leurs grand-parents, on entend s’envoler une étrange musique. Tout autour, cela sonne : car les pierres chantent. Ce n’est pas un hasard s’ils travaillent à la main mais surtout à l’oreille pour sortir de ces filons les précieuses ardoises qui orneront un jour les toits des monuments. Chaleureux, les trois bonhommes partagent de bon coeur l’histoire de ces gestes qui les inscrivent dans une histoire qui les déborde et dont ils ne sont que les rares survivants. En les écoutant, on peine à imaginer que, derrière le maigre trio qu’ils forment, ils étaient plus de deux cents il y a un siècle à venir s’agiter dans la poussière métamorphique. En les quittant après quelques échanges, on se demande combien ils seront dans dix ou vingt ans et qui portera pour d’autres ces mouvements que des mains ont appris dans les replis du temps pour faire chanter les pierres.

J6 : de Donzenac à Allassac

Tranquillement installées à la Rochette, après avoir traversé Donzenac tard hier soir, nous profitons d’un vrai toit et de vrais murs pour regarder les premiers flocons tomber sur cette nouvelle journée de marche. La matinée se passe à échanger avec Coralie et à reprendre des forces pour la suite de l’étape qui ne sera pas bien longue : traverser le coteau, descendre le long de la rivière, longer la cascade et remonter entre les pommeraies pour atteindre Les Trois villages . Pour une fois, nous profitons d’une matinée qui s’étire plus que de raison, et les discussions vont bon train avec notre hôte. Elle nous raconte l’évolution de ces paysages au cours des vingt dernières années, les mouvements et les rythmes qui sont venus en remplacer d’autres : « Quand on est arrivé, il y avait quelques pommiers, là derrière. Et après y a un nouvel agriculteur qui s’est installé et qui, d’hectare en hectare, s’est développé. Maintenant, y en a vraiment partout. Avant, quand on est arrivé, y en avait que sur Les trois villages et dans la vallée un peu plus bas, mais là maintenant t’as vu sur le plateau, c’est des hectares et des hectares. Quand on est arrivés on avait des troupeaux de vaches et des troupeaux de moutons qui passaient devant la maison pour aller dans les prés, aujourd’hui, ça c’est perdu parce qu’il y a les pommiers et parce qu’il y avait des voisins qui se plaignaient. Et puis bon, l’intensité de la vie fait que tout ça, c’est plus possible aujourd’hui : mettre une heure pour descendre et remonter les bêtes, c’est plus possible dans notre vie aujourd’hui. C’est pas pour rien que tout est mécanisé. C’est pas pour rien qu’ils se sont tournés plus vers les pommiers et qu’ils ont arrêté l’élevage. Tout doit aller vite, vite, vite. J’aimerais croire qu’il y aura un rétropédalage pour retrouver des cultures variées par chez nous, et pas des monocultures, parce qu’ici, comme partout, on va vers de la monoculture. Mais je pense que c’est un vœu pieu. Je ne sais pas trop comment collectivement on va pouvoir reprendre le chemin des haies, des arbres et de la diversité… Parce que même les jeunes générations, elles ont pas forcément envie de changer. Tu vois, le grand-père, je pouvais comprendre : il a grandi avec ça, le progrès, les produits phytosanitaires, c’est ce qu’on lui a demandé – le ministère, l’Europe – et c’était sans doute plus confortable par rapport à ce qu’il avait connu. Mais la génération du petit-fils, ceux qui ont entre vingt et quarante, là je comprends pas pourquoi ils foncent tête baissée là-dedans : tous ceux qui sont autours de chez moi, ils sont dans le profit et dans le fait de produire encore et encore et encore. Et ils ne se soucient pas vraiment de l’empreinte qu’ils laissent. »

On se laisse avec ces paroles qui résonnent longuement tandis que l’on entame notre descente dans la combe humide alors que déjà la lumière a disparu derrière la crête. Au loin, on devine les filets antigrêle qui dessinent de longues traînées blanches au milieu des pommeraies. Fantômes mi-hallucinés mi-réels des variétés anciennes, cabossées et grêlées, qu’on trouvait ici en grand nombre et que quelques obstinés croqueurs de pommes s’attachent ici ou là à sauvegarder. C’est accompagnées par ce jeu de l’oubli et celui du néant que l’on descend à pas lent dans les gorges du Clan où se laisse deviner à l’oreille le ruisseau et ses cascades. Au milieu de ces gorges étroites, entre de vieux chênes et de vieux châtaigniers, coule ce ruisseau têtu qui traverse les derniers contrefort du plateau en le creusant de profondes entailles. Dans la boue humide de ce passage de gué, la « tristesse noire du pays limousin » — dont parle si souvent Bergounioux — nous saute brusquement au visage : une tristesse millénaire est comme enfermée dans les couloirs de roches de ces dalles et de ces éboulis. On imagine pourtant sans peine les lieux rieurs et souriants le printemps et l’été venus, on les voit ces baignades, ces jeux dans les fougères et les rapides, ces discussions interminables le cul dans la rivière à l’heure de l’apéro et ce chien qui court de part et d’autre pour attraper sa balle emportée par les eaux. Pourtant, ce jour-là, c’est bien la tristesse de ces terres, le ravage et l’âpreté de leur histoire qui nous prennent à la gueule. La remontée des gorges du côté des Trois villages se fait à pas comptés : la nuit est tombée. Le chemin est détrempé et glissant. Quelques restes de neige rendent la modeste ascension plus délicate que périlleuse. Et nous arrivons dans la nuit aux Trois villages, cerclées des pommiers et de leurs spectres, chez Christine, Gérard et leur chien, Pépone, nos hôtes du soir.

La soirée et la chaleur communicative de leur accueil nous font oublier la tristesse de la plongée mais aiguisent les lames de la même histoire : celle d’une société artisane-paysanne saccagée et l’arrivée progressive – en lieu et place des vignes, des troupeaux, des petits poids et du tabac – de l’agro-industrie et de la Royal Gala, cette fameuse pomme rendue célèbre par un corrézien célèbre — Jacques Chirac. Tous deux nous racontent la conquête progressive de la mono-culture et la transformation des paysages au fil des générations : « Il faut imaginer que avant, partout où c’était exploitable, c’était exploité : le moindre mètre carré était exploité. D’abord parce qu’il y avait de l’élevage et qu’on pouvait mettre un peu partout les bêtes. Ça redevient de la forêt quand le tracteur arrive et qu’on ne peut pas aller partout et quand on part des campagnes. » Et on repense alors aux murs en pierres sèches, à demi-effondrés, qu’on devinait ici ou là entre les taillis des gorges que nous avons empreintées. Gérard reprend : « Nous, quand on est arrivé il y a un peu plus de vingt-cinq ans, on a bien vu des vergers, ça commençait. Mais très vite l’avancée de l’arboriculture s’est déroulée façon invraisemblable : les forêts ont été abattues. » Et Christine poursuit : « Tous les jours, les forêts, les champs, on les voit disparaître au bénéfice de production industrielle. Ici, aux Trois villages, vous êtes sur les terrains les plus anciens des arboriculteurs : les premières familles à comprendre qu’il y avait de l’argent à se faire autrement avec des vergers industriels, ça a été ici. Et je pense qu’à l’époque les chambre d’agriculture ont été de mauvaises conseillères : parce qu’au lieu de partir sur des variétés locales, parce qu’ici on a la chance d’avoir de l’eau, beaucoup d’eau, ils ont conseillé une variété à fort rendement, une américaine : la Golden Delicious. Et quand on met une Golden sous l’eau, elle développe des maladies cryptogamiques, de la tavelure. Ce qui fait que les arboriculteurs sont dans l’obligation de traiter énormément. À chaque fois qu’il pleut, ici, on sait qu’on va se prendre une grosse ration de produit biocide dans l’air et dans les eaux. Certains ont changé, mais ils sont très peu nombreux, pour les autres, ce sont des familles ancrées dans cette production et qui sont dans le déni total, alors même qu’il y a des malades parmi eux. Quand on est hospitalisé en oncologie à Limoges, on nous dit : « ah, c’est la maladie de la pomme ». Mais sur le terrain, il y a encore du déni. Partout, le paysage il s’est transformé : les jolis chemins sont devenus des routes droites, faut pas que ce soit sinueux parce que y a des gros camions qui viennent chercher les pommes, faut élargir les routes, couper toutes les petites haies. Les cerisiers, qui étaient en bordure de route, il faut couper tout ça. On a oublié que l’eau était aussi présente et on a planté jusqu’au bord, le moindre arbre rapporte : on a des fortunes qui se sont faites par l’arboriculture, et ça aussi c’est fondamental, si y avait eu moins d’argent à gagner ça se serait peut-être passé autrement. »

J7 : d’Allassac à Vignols en passant par Voutezac

On arrive tard à Vignols, sous une pluie fine qui mange les os depuis plusieurs heures. L’étape était longue aujourd’hui. Marchant entre les brumes depuis ce matin, en silence, côte à côte, et ne croisant personne ou presque, tu repenses à l’histoire qui t’a conduite là, sur la route, à marcher. Ce mouvement intime aussi qui vous jette dehors. C’était un retour. Cela devient une fuite. Comme les douze coups qui sonnent. L’heure de foutre le camp. L’heure ne plus répondre au rendez-vous de toi-même. L’heure de déguerpir. De se donner congé. Chaque jour alors. Un nouveau nom. Que tu apprends à reconnaître. Tu te dis que c’est toi peut-être. Ce monde qui recommence avec la pluie qui tombe. Tu te souvient de ces mots d’un ami qui regardait depuis quelques années ton étrange conversion au nomadisme, d’abord sac-à-dos, camion ensuite : « Au fond, tu n’as toujours pas réussi à te réinstaller depuis la rupture. » Comme si se réinstaller était une suite enviable. Et marchant sous l’eau, entre brume et douleur, Sarah marchant avec sa chimère elle aussi chargée, tu te demandes ce que tu vas chercher dans cette solitude qui peut conduire un mois de janvier à marcher jour après jour sous des litres de flotte. Tu te demandes ce que tu vas chercher dans ce silence. Dans cette solitude. Dans cette exposition. L’impression de mettre la vie à nue, de la passer à l’épluche légume. De la passer à l’économe. Jamais pensé aussi vivement ce mot d’économe. La vie qui s’économie, qui se déploie, s’intensifie mais rétrecit ses ancrages. Une vie à vif à coudée franche qui tient ne que sur elle-même.

Tu te mets à chercher ça. Ta peau déchirée par le vent. Tes lèvres découpées par l’eau qui ruisselle froide de ta capuche jusque sur ta bouche. Tu te mets à l’attendre à voir comment ta journée entière bascule dans l’attente de ce moment dans la recherche du moment où tu ne deviendras plus que ça une jambe posée après l’autre un pas après l’autre, ce tressautement de vertèbres qui gagne toute ta viande et le rythme de ton souffle et la fatigue et l’écrasement de tes pensées. La marche devient ta substance.

Plus la journée avance et plus tu as l’impression que cette brume elle s’installe entre toi et le dehors : qu’elle floute les visages, les silhouettes, les maisons et les prés comme une épaisse fumée qui se serait déposée pour étouffer le monde.

Et c’est à la tombée, dans cet état somnambulique et mouillé, que vous finissez par arriver aux croisements de deux bâtisses, où Cédric – vous imaginez que l’homme qui patiente impassible sous un épais chapeau alors que la pluie tombe de plus belle ne peut être que Cédric – vous attend pour vous conduire chez lui. Chez lui, vous ne le saviez pas, et le découvrez au fur et à mesure de cette marche qui vous mène en pleine forêt, c’est un monde de sous-bois, une petite cabane de planches construite avec une patience infinie, un microcosme de quelques mètres carrés dressés dans la pente, sous les branchages. On y arrive trempée, dans la nuit pleine. Et très vite les vêtements mouillés étendus partout occupe toute la petite surface du logis de Cédric. En voyant l’étroitesse des lieux qui se résument à une table et un petit lit une place suspendu dans un recoin, on se demande bien où l’on pourra dormir mais l’hospitalité tranquille de Cédric qui s’affaire aux fourneaux nous fait très vite oublier cette perspective. C’est le bonheur des journées de marche que d’aller de surprise en surprise et de te poser là, ce soir, dans cette cabane d’oiseau avec de la terre battue et une petite bûche qui donne tout ce qu’elle a pour faire sécher tes pompes. Perceval, un chaton paralytique de quelques mois, s’agrippe avec ses pattes à tout ce qui bouge tandis que vous prenez le temps de faire connaissance.

J8 : de Vignols à Chabrignac

Après une nuit entrecoupée de réveils de Perceval, nous prenons le temps d’un petit-déjeuner gourmand et bavard avant de reprendre la route. Cédric est arboriculteur. Il a créé une pépinière agroécologique de plantes fruitières, potagères et aromatiques et il parle de ces lieux en arpenteur. Après quelques années à bosser au service d’une agriculture de rendement, à modéliser et à traduire des stocks en chiffres et en probabilités, il défend le grand écart qui la sépare de l’agroécologie : « Tu peux pas la modéliser, surtout la paysannerie, puisque le paysan c’est vraiment attaché à un pays. Moi, si je prends le bassin de Brive y’a des choses qu’on peut faire et d’autres qu’on pourra jamais faire ! Contrairement à la Beauce et à la Brie, la champagne Ardenne à l’époque, c’est des pays qui sont plats donc on a encore plus aplani : on a supprimé les forêts, les ruisseaux, les zones humides pour pouvoir cultiver cultiver. Mais, pour moi, ce ne sont pas des paysans parce qu’ils n’entretiennent plus rien, au contraire ils dégradent tout. La question qu’on se posait à l’époque c’était : comment mieux détruire pour mieux produire ? Avec le recul, c’est ça. J’ai quarante-six ballets et je repense aux cours que j’avais à l’époque quand j’avais vingt ans c’était ça ! On m’a jamais appris à protéger quoi que ce soit, on m’a apprit à reconnaitre les plantes pour mieux les détruire. « Il faut que tu connaisses cette plante là parce que tu ne sauras pas quel produit utiliser pour la détruire ! » alors que l’agroécologie, c’est le contraire : qu’est-ce que tu fais là ? pourquoi t’es là ? Si c’est là c’est que ça a une fonction, donc on va observer… ».

Cédric nous accompagne à travers la forêt et nous conduit jusqu’à son jardin où l’hiver impose une relative trêve et un certain silence. Katline nous y attend qui va nous emboîter le pas au cours de cette seconde partie. Dans cette fin de matinée humide et brumeuse, Cédric nous guide à travers les viaducs – qui portent les traces d’un autre temps où les lignes de TER lézardaient à travers les campagnes et les reliaient au reste du monde. Depuis leurs arches vigoureuses comme des bras tordus entre deux mondes, ils nous observent, nous qui passons avec nos sacs composés de pétrole, nos bâtons en carbone ou en aluminium, nos téléphone géolocalisé. Ils nous regardent depuis la fin du XIXe siècle et depuis cette première ligne qui devait relier Brive à Toulouse et Paris, depuis les souvenirs de ces immenses brassées de petits pois qui remontaient par wagons entiers à la capitale, depuis les traces de ces vignes qui recouvraient les collines comme les coteaux.

Après avoir arpenté une bonne longueur du viaduc de Vignols d’où se découvrent les horizons d’Ayen, nous apercevons Chabrignac au loin et la route qui va nous y conduire. Le cap est pris. Et l’heure presse puisque nous avons rendez-vous en début d’après-midi au café Canopée Fleurs qui vient d’ouvrir ses portes : une quinzaine d’inconnu·es seront là pour partager avec nous leurs expériences des paysages d’ici, leurs ecobiographies nomades ou sédentaires. Nous cheminons donc d’un bon pas. Suffisamment rapidement pour profiter d’un restaurant ouvert ce midi-là afin d’y dévorer une énorme assiette de frites. À 15h, le café ouvre, fraîchement retapé par Thévi et Alioushka qui en ont fait une tanière chaleureuse où se mêlent composition en fleurs séchées, petits mets et invitation à l’échange et au partage. Au coeur de ce bâtiment récent adossé à la D901 entre un coiffeur et une boutique beauté, quelque chose de la magie insulaire opère, faisant oublié les parkings alignés en rang d’oignon, le tracé sévèrement découpé de la route macadamisée. L’échange prend vite forme, rebondissant d’expérience en témoignage, offrant peu à peu une perception parcellaire mais vivace de l’expérience des lieux, de nos assises, de nos béances et de nos pertes. Les histoires de chacun·e, prise dans l’épaisseur du paysage et de la durée, sont aussi des traversées vivantes de nos fragilités, de la précarité ontologique de nos conditions, mais le témoignage éloquent aussi de ce que la politique néolibérale fait à nos vies, dans le concret d’une économie de plus en plus précaire, d’un temps de plus en plus contracté, d’une inquiétude sonnée à ne plus savoir par quel bout sortir de l’époque. L’air de rien, entre deux thés et un cookie, au milieu de cette route hivernale, se partage à tâtons quelque chose de cette « solidarité des ébranlés » dont parlait Jan Patocka et qui tient cette fois non plus à l’expérience de la grande guerre mais à celle d’une guerre sociale, démocratique, économique et écologique qui infuse par porosité, qui fait écart insidieux entre les vies dignes et celles qui comprennent qu’elles ne le sont pas, entre forme du nous hégémonique et forme d’un nous molesté, précarisé, silencié : une guerre diffuse, menée sans front mais de toutes parts, à grands coups de LBD et d’appareillage militaro-policier, une guerre de l’attention et des vigilances morbides.

C’est tard dans la soirée que le cortège des marcheuses reprend son sac et ses bâtons pour être conduit – mais en voiture – dans la maison d’Alioushka et Maxence qui se sont installés là, dans les replis humides de la vallée pour y cultiver de la spiruline. La soirée s’improvise joyeusement avec la voix, les guitares, les cajons. Avant d’offrir le repos espéré dans la petite caravane à l’arrière du jardin. Les duvets et le lit partagé suffisent à rattraper le froid de janvier et l’humidité de la rivière qui remonte dans la nuit. La fatigue fait le reste : elle nous colle au sommeil pour notre dernière nuit sur la route.

J9 : de Chabrignac à Voutezac

Le matin se lève avec ce qu’il faut de brume et de gel pour rappeler à qui l’aurait oublié que nous sommes encore en janvier. Aujourd’hui, nous allons marcher pour la dernière fois. Après quarante jours sur la route, au fil des saisons, après le vertige abyssal des incertitudes, des blessures, des conditions climatiques qui vous prennent à la gorge dans votre petite tente balayée par les vents, après la sensation vertigineuse de cette première soirée dans l’hôtel à Brive qui ouvrait il y a quelques mois de cela le premier jour de la première marche, après des nuits d’accueil, de rencontres sur la route et d’hospitalité. Nous voici de l’autre coté. Je repense à ces techniques de soi dont parlait Foucault dans ses Dits et Ecrits, à cette praxis de soi empruntée aux écoles philosophiques grecque pour répondre aux subjectivités modernes et postmodernes individualistes. Il y a quelque chose de ces techniques de vie que nous avons mis en pratique tous les jours, sur la route, dans l’attention, la rencontre, le chemin. Quelque chose d’une recherche mais aussi et surtout d’une vie. D’une vie arcboutée à l’hypothèse d’une transformation, à l’exploration d’autres techniques de subjectivation qui passerait par d’autres arts de l’attention mais aussi d’autres écoles du soi. Il est sans doute trop tôt pour comprendre ce que ces mois auront fait bouger dans les lignes de nos pratiques comme dans les formes de nos existences mais on pressent que quelque chose a eu lieu. Qui continuera son oeuvre. Sans savoir comment.

Après un rapide café, quelques tartines et fruits, nous prenons le temps de visiter avec Maxence sa ferme de culture de spiruline. Une ferme étrange. Pleine d’eau et de bassin à la couleur bleutée. Où surnage un micro-organisme imperceptible. Difficile en voyant les serres et les moulins de penser qu’il s’agit d’un élevage. Ici, le troupeau est plutôt silencieux et le seul bruit qui se fait entendre est celui de la roue à eau qui permet de maintenir l’eau des bassins en mouvement. Et pourtant, quoique mutique, il est bien vivant : « En passant du temps avec la spiruline, on se rend compte que c’est beaucoup plus vivant qu’on ne pourrait le penser : si ça va pas, on peut le savoir tout de suite ; si elle va bien, on va le savoir tout de suite aussi. Et puis quand on rentre dans la serre, on le sent : à ton humeur, elle va peut-être te renvoyer des choses. Y’a un effet miroir dans les deux sens, et après on a envie d’aller la voir. On a envie de voir comment ça se passe : il y a une relation qui se créé. Et je pense que c’est la même chose avec les animaux, ça dépend comment on s’en occupe. Avec les plantes aussi. La spiruline, c’est pareil. » Tout en nous expliquant cela, Maxence prend une goutte de cette eau bleue qu’il dispose dans une coupelle avant de la glisser, impatient, sous la lunette du microscope. Il nous montre alors les spirales. Ce corps enroulé sur lui-même de la spiruline. Signe de bonne santé. Et les distances qui séparent les anneaux : plus ou moins dilatés ou contractés, indices et langages d’une tension ou d’une joie de ces micro-organismes.

Quelques échanges et enregistrements plus tard, nous reprenons la route car les groupes d’élèves de Delphine, Emmanuel et Annette du lycée agricole de Voutezac doivent nous rejoindre pour la dernière partie de la marche. Rendez-vous est pris chez Sophie – où nous sommes attendues pour un repas au chaud. Sur la route, à Saint-bonnet-la-Rivière nous tombons nez-à-nez avec une église rotonde, imitée paraît-il du Saint Sépulcre de Jérusalem. Et le maire, qui passait par là, nous en laisse gentiment les clefs pour quelques essais vocaux. Les dernières foulées laissent donc la place au groupe. C’est à plus de trente que nous franchissons les derniers kilomètres qui nous séparent du lycée. Alternant marche, échange et temps d’écoute avec les différents micros. La pluie est beaucoup tombée hier, dans la nuit et ce matin. Et les chemins ressemblent le plus souvent à des torrents de boue que les baskets des élèves rendent peu praticables. En horizon, pour motiver les troupes, le traditionnel pot de bienvenue qui réunit les personnels et les élèves. En dépit de la carotte tendue en récompense, la progression est lente mais joyeuse. Plus nous nous approchons du lycée et plus de nouveaux groupes viennent se joindre à nous donnant à cette arrivée la sensation d’un retour dans un pays familier. C’est donc en cortège bien fourni que nous franchissons la rivière qui sépare les terres agricoles du lycée de ses bâtiments pour retrouver d’autres élèves et d’autres personnes des différentes équipes. L’équipe du théâtre est aussi présente pour commencer à installer dans le lycée le studio d’enregistrement qui nous servira de base de travail pendant les deux semaines à venir.

À la suite, quelques photographies de la résidence de création partagée qui a réuni des élèves de la classe Beaux Arts de Denis Dufour du lycée d’Arsonval, les classes de 2nd, première et BTS de Annette Lamoulie, Delphine Soldermann et Emmanuel Coulon du lycée agricole de Voutezac et les habitant·es de Voutezac, Objat et plus largement du bassin de Brive avec notamment l’équipe du Jardin de Murat, et les groupes de musique (le Choeur des Coteaux chantants, Bordial, et la banda de Julliac). Du fait de contraintes sanitaires importantes, la résidence de création a dû être déplacée au mois d’avril. Le studio de création des Enchevêtré·es se trouvait sur le site du lycée et le banquet final a eu lieu dans les serres horticoles du campus du paysage.